Le jour de l’Ascension

Nous sommes arrivés la veille, il était presque minuit, dans le noir, après 9 heures de voiture en ce week-end de pont. Nous sommes néanmoins debout à 7h00 ce matin. C’est le jour de l’Ascension. Je sors du gîte, une ancienne grange joliment réhabilitée. Je fais 20 pas dans la cour de l’ancien corps de ferme. Regard à droite. Non. Regard à gauche. Non plus. Je me retourne. Il est là. Mon Ventoux est « juste au-dessus » de nous. Nous avons dormi à ses pieds.

A ses pieds j’y vis en réalité depuis 18 mois. Il m’a bercé plus d’une nuit. Je couche avec depuis bientôt deux ans. Deux photos du Ventoux, depuis 21 mois, n’ont pas quitté ma chambre. La première est celle de Claire, mon épouse, haut d’été rouge et pantacourt blanc, assise à côté de la borne « D974 Sommet 1911 mètres », haut jaune et corps blanc, écriture noire. Elle a été prise l’après-midi d’août 2013 où j’ai décidé de grimper un jour à vélo ce géant. Elle n’a quitté, durant tout ce temps, ni mes livres de vélo, ni ma table de chevet. Réussir le Ventoux, c’est donc retrouver celle qui est dessus. C’est arriver à sa hauteur. La deuxième est un cliché de Frédéric Mons, publié dans L’Equipe Magazine fin juillet 2013 dans une rétrospective de la 100ème édition du Tour de France. La Grande Boucle avait à son programme inscrit le Ventoux. C’est l’année de l’accélération de Froome. J’ai acheté la photo quelques mois plus tard au service photos du magazine. Je suis allé la chercher au siège du journal, à Boulogne-Billancourt. C’était, pour l’anecdote, le soir des trois buts salvateurs de France-Ukraine. Je l’ai faite encadrer puis je l’ai accrochée. Elle est depuis dans notre chambre. Prise avant le dernier virage de la montée, un supporter japonais, en tenue Gan de la fin des années 1990, mais avec un drapeau nippon sur le dos, fixe l’Observatoire avec tout le respect, sincère et naturel, dont sont capables les ressortissants du pays du soleil levant. Il tourne le dos à son vélo qui est couché sur les cailloux. Son sac à dos est posé plus loin vers la droite. Une main géante PMU repose dessus. Un stage d’oxygénation préalable n’était donc pas nécessaire avant d’affronter le Mont. A la colombienne, j’ai vécu 21 mois en altitude.

Ce sera, bel et bien, pour ce matin. La question s’est posée jusqu’à tard hier. On annonçait pour aujourd’hui une forte chaleur. Elle pouvait rendre l’ascension plus ardue pour un nordiste habitué aux climats tempérés. Mais ma décision est prise et mon choix météo le bon. Il n’y a aucun vent, alors qu’il soufflerait le lendemain en rafales, prédites – et effectives – jusqu’à 85 km par heure au sommet. Le lendemain, au réveil, à la même heure que ce matin, les arbres seront agités, le ciel couvert et le Ventoux, à 20 pas dans la cour de notre gîte, invisible, sombre et caché dans d’effrayantes ténèbres.

Le stress se déclare officiellement au petit déjeuner mais, assez inhabituellement chez moi, est parti, sans doute, à l’instant où j’enfile mon beau maillot. Un maillot made in France, fait à Marseille. De quoi, quelle que soit l’issue, garantir l’exploit. Un maillot provençal, exemple de circuit court s’il n’avait été livré par la Poste à Clichy ce lundi. Un maillot-hommage dédié  au Ventoux. Il est noir est blanc, au teint des légendes. Le sommet de l’Observatoire pointe sur l’épaule gauche. La mention « 1912 mètres Mont Ventoux » est reproduite à l’infini. Dans le dos, sur les poches, le nom des communes de départ. Claire l’avait commandé et me l’avait offert. Je l’arbore avec fierté. C’est un droit que je prenais avant même la montée. C’est, dès lors, un devoir de l’honorer.

Du gîte, excentré et au calme, nous prenons la voiture pour aller sur la place centrale de Bédoin. Mon départ y sera donné. Bédoin-Ventoux, c’est le trajet d’ascension le plus célèbre et mythique, car le plus dur. Bédoin est capitale du vélo. Elle vit pour et par lui. Il y en a partout. Sur toutes les terrasses de café. Contre tous les platanes. Sur le coffre de toutes les voitures. Devant toutes les boutiques. Et, c’est là qu’ils sont comme nous les plus heureux, sur chacune des routes. C’est d’ailleurs à ma connaissance la seule ville de France où les ados lascarisants arpentent les rues non sur des scooters ou des BMX, mais – mains sur le cintre – sur des vélos de course. Un paradis. Une cohésion. Une union. Nous nous garons donc sur la place centrale, la place Charles de Gaulle, à côté du boulodrome et du Monument aux morts, devant le magasin de vélos, repère absolu. Je détache du coffre ma machine. Je gonfle ses pneus. J’attache mon casque. Je vérifie les poches du maillot. Tout y est. Deux derniers bisous. Fille. Femme. Une photo du sportif qui sera envoyée par texto à la famille. Compteur bien à zéro. C’est parti.

200 mètres plus loin, je franchis la banderole « Mont Ventoux km 0 », face à la cahute de l’antenne de la Fédération française de cyclisme. Je réalise alors que je ne me suis pas posé la question de l’échauffement. Je tergiverse le temps de trois coups de pédale et tranche la question. Un kilomètre en moins, c’est un kilomètre de forces en plus pour la montée.

Après 3 kilomètres, non loin de Sainte-Colombe, commune de Bédoin, un café propose une terrasse, idéale pour observer les premiers efforts des coureurs, encore aussi frais que les bières servies. Frais je le suis. Je ne m’affole pas. Claire et France, restées quelques instants à Bédoin, m’ont dépassé en voiture et vont se positionner un peu plus haut. Je profite sur mon vélo du spectacle offert par ce qui domine la première « strate » du Ventoux : les vignobles. Je me remémore une photo postée sur un blog lors de mes premières recherches. Le grimpeur avait photographié le Géant, me semble-t-il, du même endroit que celui où je passe actuellement. J’avais repéré les vignes. Mais on ne m’avait rien dit du malt. Je double en effet deux « vélos », un homme et une femme vêtus tous deux d’un maillot « Mc Chouffe », boisson énergisante à base de houblon dont j’ai bu jadis bien des litres en compagnie d’un vieux complice à qui je pense en cet instant car il avait, à sa façon, torse nu et pois rouges peints sur le corps, endossé le maillot de meilleur grimpeur sur les Champs Elysées. C’était en 2004 pour fêter l’arrivée du Tour de France. Il était même passé à la télé. Fort de ce souvenir, j’adresse aux deux « Mc Chouffe » un mot d’admiration : « Jolis maillots ! ». Mais en y repensant, je suis certain que porter cette casaque m’aurait complètement coupé les jambes. Ce truc, j’en suis convaincu, c’est un maillot à s’injecter de l’alcool dans le sang et à faire venir les crampes ! Je n’essaierai jamais.

S’annonce un virage vers la gauche. Depuis le km 0 la route s’élève, mais avec ce virage commencent les premières pentes bien solides. Il faut se mettre un peu en danseuse. Le virage est serré et la pente ardue. On y est vraiment. On lit aussi les premières inscriptions peintes sur la chaussée. Peu de noms de champions. Beaucoup de noms belges, hollandais ou nordiques. Quelques blagues potaches mais sympathiques, certaines déclinées à plusieurs reprises sur la montée. A la sortie du virage, Claire et France sont arrêtées sur la gauche de la route pour leurs premiers encouragements.

Après 7 km, les choses deviennent très sérieuses. Je retrouve mes femmes, cette fois-ci sur la droite de la route. Je poursuis ma montée, m’autorisant une seule et unique fanfaronnerie : me mettre en danseuse… pour la photo. Il n’y aurait ensuite plus guère de place pour ce genre de bêtise. Je n’ai jamais pris à la légère cette montagne pour laquelle j’ai un incommensurable respect. Ce n’est pas aujourd’hui – et encore moins avec ce qui s’annonce – que je vais commencer.

Au kilomètre 9, la pente avoisine les 11%. Nous sommes en pleine forêt, deuxième strate du col. Ce sont mes premiers zigzags. J’applique le mot d’ordre que je me suis donné : jamais de panique, souffler, y aller à son rythme. Chaque tour de roue donné, même lentement, rapproche du sommet. Un ou deux coureurs semblent très bons et grimpent certains passages, pourtant compliqués, quasiment en sprint. L’immense majorité tient heureusement une allure moins arrogante et présomptueuse qui n’empêche pas un joli coup de pédale. Je me sens bien. Je m’aperçois depuis le début de la journée que je ne suis pas ridicule. Certains qui m’ont dépassé feront une pause plus loin. Moi pas. Il en est hors de question. Au final nous arriverons dans les mêmes temps. Loi presque unanimement respectée durant l’ascension – à l’exception tout au plus d’un ou deux sprinteurs… –, ceux qui doublent encouragent les doublés. L’un, trentenaire, casque sur le guidon, m’indique que nous sommes sur les deux kilomètres les plus durs de la première partie. Un autre, plus âgé, une bonne soixantaine, en maillot « Gan Mercier », me glisse un mot sympa. Puis, avec un bonheur touchant qui se lit à sa seule attitude, me dit que c’est sa 260ème ascension du Ventoux. Méditation. Je lui réponds que c’est ma première. Il tend sa main droite et met son pouce vers le haut. Touché. Sourire. J’aperçois le visage de Claire. France commence à s’endormir.

C’est à ce moment-là – dans les passages les plus abrupts de la forêt, qui ont néanmoins l’avantage pour quelques kilomètres encore d’offrir de l’ombre – que déboule, dans le sens de la descente, un objet roulant non identifié. Il s’agit bien après renseignement d’une bicyclette, précédée de motards et suivie d’une voiture. Un Ministre en RTT ? Un champion filmé par les reporters de Stade 2 ? Presque. J’apprendrai au sommet, d’ailleurs par mon camarade aux 260 ascensions, que c’est une championne. Elle est belge. Elle court en amatrice. Elle s’appelle Betty Kals et s’attaque au record du plus grand nombre de montées du Ventoux en 24 heures. Pendant deux jours tout Bédoin ne parlera que de ça. Le lendemain, elle est en manchette sur la Une de La Provence, édition de Carpentras. Mais lorsque le journal a bouclé, les 24 heures n’étaient pas écoulées. Cela créé incertitude et suspens. Chez la marchande de journaux, on veut savoir. Une cliente, qui dit connaître la challengeuse, lui demande si la Belge a battu le record. La commerçante ouvre le journal, lit quelques lignes à haute voix, mais Betty (appelons-la Betty) roulait depuis 14 heures quand le journaliste a rendu son papier. De derrière son comptoir, la jeune marchande commente la tentative, avec accent : « Faut être fou de toute façon. Même en voiture moi je le monte pas le Ventoux. Ça me bouche les oreilles. Ça  m’énerve ». J’achèterai le journal que je lirai en détails quelques heures plus tard. Pour réussir son pari, Betty devait réaliser 9 ascensions dans la journée. Elle s’était préparée. Mais le Guinness Book des records lui a appris le mercredi, donc la veille seulement, qu’elle devait faire aussi les descentes à vélo pour que son record soit homologué. L’en prévenir la veille est inimaginable. On a peine à le croire. Reste que j’en suis très reconnaissant aux commissaires. Je ne l’aurais sans quoi pas croisée. Une tempête la dernière nuit l’a empêchée d’atteindre 9 fois le sommet. Elle a dû mettre pied à terre et s’abriter. Mais le record est battu au dénivelé : 11 000 mètres dans sa journée, davantage que la précédente détentrice.

Reprise de mes esprits. Le convoi est passé. De nouveau je regarde devant. La forêt commence à s’éclaircir et le soleil à taper. Les gouttes de sueurs tombent une à une sur ma barre de cadre. A la télé, les images de cyclisme en montagne les plus impressionnantes sont celles des virages, où les coureurs relancent et rivalisent, soit de facilité, soit de douleur. Sur le vélo, c’est encore plus vrai. En plein soleil se présente vers la droite un virage en épingle, dantesque. Nous sommes quatre à le passer, ensemble. Effrayés par la vue, le réflexe est au regroupement. On se regarde, pas pour se juger ni se jauger, mais pour se rassurer. L’un d’eux : « C’est dur ». Je le reprends, aussi à l’économie de mots : « C’est beau ». Cela fait bientôt 11 kilomètres. Je me sens toujours bien. Le compteur affiche une heure d’ascension. Deux cent mètres après ce virage, France cachée dans son siège-auto dort profondément. Claire me demande si je veux de l’eau sur le casque. Par précaution, j’acquiesce. Elle m’en verse. Je pousse un (viril) cri de froid. Cela fait le plus grand bien.

Le philosophe Alain a écrit une phrase que j’ai beaucoup citée durant mes études, parce qu’elle flattait mes ascendances maritimes : « L’homme sortit des forêts et alla vers la mer. Face à elle, c’est alors qu’il osa penser. » Peu à peu, je sors maintenant de la forêt. Elle était le deuxième étage de la fusée. J’en vois bientôt la fin. Les arbres sur les côtés deviennent arbustes puis maquis et soudain disparaissent. Il va falloir oser penser, en tout cas à bien s’hydrater. Nous sommes face à la « lune ». Elle est la troisième et plus belle strate de l’ascension. Le paysage est connu. Il est unique. Il est magistral. A 1 440 mètres d’altitude, le Chalet Reynard est la dernière station avant mise sur orbite définitive. Je vois que certains qui m’avaient passé à vive allure tout à l’heure sont désormais affalés sur ses bancs. Je suis mon chemin.

Il faut aux épouses rendre l’hommage mérité. La mienne est exceptionnelle. Je l’ai dit. Les autres le sont également. Elles encouragent systématiquement non seulement leur mari mais également ceux qui le précèdent et ceux qui le suivent. C’est une qualité internationale. J’ai reçu dans le virage du Chalet un formidable « Come on, let’s do it », message d’autant plus sympa que j’apprendrai plus tard l’abandon de son champion. Je ne veux pas oublier les randonneurs. Pas ceux que j’avais croisés en début de journée sur les premières encablures et qui selon toute apparence avaient enterré la vie de garçon de l’un d’entre eux durant la nuit, mais ceux, à 1 500 et quelques mètres d’altitude, cinquantenaires bon-enfant en pause, qui, amusés par la bonne humeur de Claire à mes côtés, applaudissent joyeux à mon passage. J’ai pour mérite d’être seul à cet instant-là.

Je reste seul lorsque, le Chalet franchi, après un grand virage sur la gauche, me voilà pour de bon sur le tronçon rêvé. En danseuse pour l’occasion, toujours sur mon 31 (dents), je fais mes premiers pas sur la lune. Je ne me préoccupe plus des communications. Chaque bon ou mauvais mot d’esprit peut devenir historique. Toute végétation a disparu. La vue est dégagée. Je vois des cailloux, plein de cailloux. Leur couleur est sable ou grise. Je vois aussi du bleu, beaucoup de bleu. Je suis au premier ciel. J’aperçois aussi des piquets jaunes et noirs. Ils participent ô combien de l’esthétique. Je contiens à peine, à leur vue, de premiers sanglots de bonheur. Je commence à réaliser que je suis en train peut-être de réussir. Il faut, pour comprendre, faire un aveu. Les premiers hectomètres sur la lune sont moins pentus, autour de 6,5 et 7,5 %. Alors, après avoir monté ce que l’on a déjà monté, cela donne des ailes ! Prudence. Elles ne doivent pas être brûlées par l’émotion qui est immense. Elles doivent tenir et résister. Je me reprends : « Profite, ne perds pas tes forces avec cela, garde-les jusqu’au bout, tu en auras besoin ». J’ai profité et j’ai gardé mes forces. Il le fallait au moins pour deux raisons.

La première m’est propre. Les ailes ne doivent pas rompre sous le poids. M’est revenu sur ces pentes quelque chose auquel rarement, sinon jamais, je n’avais pensé sur le vélo : il y a encore 6 ans j’ai pesé jusqu’à 105 kilos. Au moins 17 de plus qu’aujourd’hui. J’y songe parce je double, à 3 kilomètres de l’arrivée environ, un vélo de ville, tout au mieux un VTC, avec à ses flancs des sacoches et à son cul une carriole. Pardon mais il faut être idiot. Le gars que j’encourage néanmoins me dit qu’il traine – sans compter son vélo – un poids de 20 kilos. Ce n’est plus ni du vélo ni du roman. C’est du gag, de l’insolite ou, pire, de la télévision.

La seconde raison est commune à tous les grimpeurs. Nous sommes victimes d’un effet d’optique qui fait durer le plaisir. L’Observatoire, au sommet, est en vue. Il se rapproche. Sauf qu’il semble qu’on ne puisse jamais l’atteindre. Les 2 derniers km de l’ascension sont in-ter-mi-na-bles. Et ce sont, de loin, en plus d’être les derniers, avec un retour à des pentes de 11%, en plein soleil, les plus durs de tous. Les photographes professionnels qui, sur le bas-côté, immortalisent ces exploits le savent. Ils n’essaient plus de donner de la main à la main leur carte de visite avec la référence de leur photo. Impossible pour nous de lâcher, ne serait-ce que d’une main, le guidon. Ils les glissent directement, avec notre accord reconnaissant, dans les poches arrière de nos maillots. Il faut piocher, piocher, encore piocher. Les ressources à trouver sont physiques. Elles sont aussi morales face à un ultime pied-de-nez. La vingtième borne jaune et blanche de la journée indique « Sommet 1 km ». Le succès est écrit à 1 000 mètres. En réalité 1 500. 500 mètres plus loin, donc plusieurs minutes après…, une nouvelle marque sur la route est peinte, comme pour corriger la première : « 1 km ». Déprime immédiate. C’est sans fin. Je pense à l’interview de Christophe Riblon après sa victoire à l’Alpe d’Huez : « C’était tellement merveilleux qu’à la flamme rouge je voulais que ça continue encore. » Hum. Triple hum. Il faut se remobiliser. Le vent, roublard, caché depuis le début, se lève pour nous saluer. Un virage à gauche pour les 400 derniers mètres et le voilà de face. A ma droite, Claire pour ses derniers encouragements. Un « je t’aime » pour aller au bout. Le gars qui me suivait à quelques mètres : « - Et moi, dîtes-moi aussi que vous m’aimez s’il-vous-plait ». « - Allez allez allez ». Impossible de se retourner pour rigoler. La tête est basse. Le compteur ne dépasse plus 6 km/h et tombe à 5. Il faut probablement plusieurs minutes pour parcourir ces quelques centaines de mètres. Que c’est long. On a mal partout. Au dos. Aux jambes. Aux bras. On n’en peut vraiment plus. Quand le miracle se produit. Il reste 50 mètres. Un virage. Le dernier. Jamais la pente n’a été aussi forte. Je vois et j’entends Claire (« Par ici, par ici, par ici… ») m’indiquer la bonne route, car à 30 mètres il y a deux voies, l’une vers la borne finale, l’autre vers le parking en contre-bas… J’aurais eu l’air fin. En attendant il faut finir. Quelques mètres à grimper. Je ne peux continuer de pédaler assis. Ce serait, vu mon état, la chute assurée ou le pied à terre. Alors, comme une respectueuse offrande à celui qu’on vient de gravir, mais également comme une récompense qu’il nous autorise après 2 heures et 25 minutes d’efforts, on se dresse, parce qu’on n’a pas le choix, sur les pédales. On finit en danseuse. On finit debout.

Pour mieux tomber dans les bras de ses proches… Ce sont des moments que je garde. Et je passe la description de ma descente de vélo, la jambe bloquée et le visage déformé, rouge, écarlate, les cheveux ébouriffés et le front marqué, les tempes dégoulinant, les yeux ridés et irrigués par la fatigue, la nervosité et la fierté, le souffle ému et haletant.

Ici, les marchands du temple ne vendent que de l’utile. Pas de souvenirs mais du sucre – des confiseries – et des graisses – des saucissons (!). Comme arrivé sur un lieu de culte, devant une statue, une relique ou un tombeau, on attend son tour en paix. J’ai loupé j’y pense, parce la tête dans le guidon, la stèle d’hommage à Tom Simpson que je ne verrai de la voiture qu’en descendant. Des Hollandais monopolisent notre totem – la borne « Sommet »   pour s’y faire photographier. Aucun problème : j’aurai mes trois minutes avec elle. Le sommet est aussi un hall d’hôtel ou d’aérogare. On n’y fait rien. On s’y pose. On s’y repose. On y attend. On y projette. On s’y projette. On y oriente. On s’y oriente. On choisit son chemin. Parfois sa voie. Pourquoi pas sa vie. On y fait des rencontres. On y échange. On y discute. Je retrouve le « Gan Mercier », frais comme un gardon, à qui je fais répéter le chiffre entendu durant la montée. « - 260. Mon objectif est d’arriver à 300 avant la fin de l’année. Je n’habite pas loin. J’habite à Cavaillon. Cela me fait une sortie de 125 km. Je le fais jusqu’à 3 fois par semaine. » Son roman est plus grand que le mien.

Le mien prend-il fin ? De retour au gîte, Michel, notre hôte, cycliste en reprise, m’offre un trophée. Il s’agit d’une petite statuette en bois au profil du Ventoux posée sur un socle. Sous les pentes, sculptée, la mention « Je l’ai fait ». Toute la journée je ne descends pas de mon nuage, mais sans avoir l’intention particulière d’y remonter pour l’instant. Il faut savourer. Je veux savourer. Je savoure. Je ne m’attendais pas à tomber, deux jours plus tard, dans un guet-apens cyclosportif. Michel m’intercepte en retour de balade et me propose un tour à vélo l’après-midi. Bénéficiant d’une autorisation inattendue dont la validité ne doit pas dépasser 1h30, soit le temps minimal de la sieste de la petite, nous partons vers les Gorges de la Nesque. 1h30 suffisent à se monter de nouveau la tête. Sur la route, les mécanismes cérébraux des conteurs d’histoires se remettent en marche. Les sujets défilent au gré des paysages : son copain Eric Caritoux dont nous passons devant les terres et la maison, vainqueur de la Vuelta en 1984, originaire de Carpentras, devenu vigneron au pied du Ventoux ; le vélo BMC de mon camarade d’échappée qui a appartenu semble-t-il, chez Phonak, sur un Paris-Nice, à José Enrique Guttiérez ; au-delà du vélo, les contraintes européennes qui ont décidé un éleveur de poules qu’il connaît bien à fermer l’an prochain l’exploitation qu’il tient depuis 30 ans ; la concurrence des cerises turques pour les cerises de la région ; l’usine à 200 mètres de chez lui où il travaille et se rend chaque jour à pied ; la beauté des Gorges de la Nesque que je suis encouragé à revenir voir parce que nous n’aurons pas le temps d’aller jusqu’à destination ; son attachement à la région et ce pays qu’il ne quittera pas (« il faudrait être fada »). Et, bien sûr, encore, le Ventoux. Nous rentrons dans sa direction. Il est dans notre mire. Je le regarde avec les mêmes yeux d’enfants que deux jours plus tôt. Michel qui l’a deviné malgré mes épaisses lunettes noires se laisse descendre à ma hauteur : « Elle est pas belle notre Tour Eiffel… ?» Qu’on se sent libres lorsque, en secret, dans sa tête, sans convenances et sans contrôles, on se raconte de belles histoires. Le vélo semble avoir été inventé pour ça.

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Une réponse à “Le jour de l’Ascension”

  1. Marcel 25 août 2015 à 18 h 43 min #

    Certains rêvent d’incroyables réalisations, pendant que d’autres restent éveillés et les font.

    Si vous ne pouvez pas faire de grandes choses, faites de petites choses de façon grandioses. (Napoleon Hill)

    Respect

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