Je ne mettrai plus de sel sur mes radis.

Pouvez-vous imaginer crever 3 fois en 30 kilomètres ? Moi, désormais, si. Nous étions direction le Val d’Oise avec Pierre Jacky et Jean André. Notre stage d’hiver d’il y a quelques semaines avait été annulé. Celui-ci a été écourté. Nous sommes partis à 3 et en trombe. Je suis revenu à pied, sans pneu arrière, sous les trombes de neige et d’eau. Crever trois fois c’est plus que mourir deux fois. C’est de l’arithmétique et de la langue française. 3 a beau être le chiffre de la perfection, je me serais bien passé de peaufiner. Qu’y a-t-il de semblable à imaginer ? Ouvrir trois bouteilles de vin successives bouchonnées lorsque l’on reçoit son chef à la maison ? Louper, dans la même journée, un métro, un avion et un train ? Appeler successivement sa femme du prénom de sa mère, de son ex et de sa maîtresse ? Un sentiment alors nous envahit, le même que notre stock de chambres à air a connu : l’épuisement. Rappelez-vous d’où je viens. Se sortir la tête de l’eau, patiemment, depuis deux ans et y retomber durement en 30 petits, très petits, kilomètres. Une sortie cauchemardesque. Un scénario catastrophe à l’happy end impossible et improbable. A moins que ? Le salut par le chaos ? Cruelle mais optimiste théorie. Etre philosophe ou croire.

Chez Rousseau, dans Le discours sur l’origine, si mes souvenirs sont bons, les hommes à l’état de nature se rapprochent pour faire face aux catastrophes. A-t-il raison ? Pierre Jacky et Jean André étaient devant sur la route de la maison pour récupérer une voiture. Je marchais quant à moi pendant ce temps depuis Epinay-sur-Seine et j’étais plusieurs kilomètres plus loin au milieu de l’Ile Saint Denis lorsque, me voyant seul sous la pluie vélo à la main, un îlien m’interpella. Il sortait d’un garage ironiquement intitulé « Auto Stop ». « - Monsieur, je peux vous poser une question ? – Bien sûr. – vous avez marché depuis le début de l’île comme ça ? – oui et même de plus loin, j’ai crevé trois fois. – Félicitations, je vous ai vu tout à l’heure là-bas, tout au bout, je suis passé, vous marchez vite. » (…) D’autres ont marché sur Epinay avec plus de succès et ont davantage emporté les foules. On est loin en tout cas du contrat social, plus proche ici d’un apartheid pneumatique. Donnons un autre exemple, moins autocentré. Notre « Team », soudé malgré la débâcle et les agacements de la veille sur ma lenteur et mes déboires, s’était donné rendez-vous le dimanche au Vélodrome national dans les tribunes des championnats du monde de cyclisme sur piste. En finale du keirin femmes, « avant que l’entraîneur ne s’écarte » comme le dit au micro Daniel Mangeas, donc avant même que le sprint libre commence, une australienne crève de la roue arrière et crie pour arrêter la course. Ses mécaniciens s’activent (je veux aussi remercier les miens), la caméra zoome sur le pneu défaillant, quand soudain le public comprend que les commissaires ont disqualifié la concurrente. Jean André tient sa vengeance après sa sortie râtée et me fixe : « Dis, toi aussi t’aurais été éliminé ». Sifflets. A mes yeux une nouvelle héroïne est née. Je suis sûr qu’elle me comprend. Je lui dédie ce billet.

La philosophie étant ici d’un maigre secours, autant choisir la religion, non l’incantation, mais la pratique. Une cure d’ascétisme et de protestantisme (l’éthique protestante de cyclosportif ?) me fera le plus grand bien, convaincu que la mauvaise vie et la fatigue se ressentent sur la machine. « Les vélos sont comme les chevaux », m’a soufflé Jean-Paul Guyader à qui je racontais l’expédition, « ils ressentent quand ça ne va pas ». Chaque soir cette semaine je fus en effet, même sage, de sortie, de repas, de verres de vin. Lundi (pas ce soir, on a du monde), tout ça c’est fini. En bon paroissien, je ne mettrai plus de sel sur mes radis. Et pour purifier mon âme, je laverai désormais mon vélo. La forme détermine le fond. Je l’ai payé assez cher pour ne pas m’y être fié. Enfin, je ne sais encore comment mais je m’y tiendrai, comptez sur moi pour un entraînement secret et une revanche rapide. Une DRH lors d’entretien d’embauche m’a demandé une fois comment je gérais l’échec. J’ai fait et continuerai de faire cette réponse. Celle du rebond.

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