Sans queue ni tête.

Cette photo ressemble à un tableau de Magritte. Elle est une image sans queue ni tête. La tête aurait pu rester dans le casque, accrochée au guidon. Elle est celle d’une cyclosportive, la Bernard Hinault, où je courais, par alliance, à domicile. Cette course-randonnée a eu un début mais pas de fin. Je n’en ai connu effectivement ni la queue, ni la tête. Sur 1350 participants, on dira pour me réconforter que c’est parce que j’avais la tête dans le guidon, je me désole à l’idée d’être le seul à ne pas avoir vu, au bout de 30 ou 40 kilomètres, qu’il fallait, à Saint-Glen (prononcer Saint-Glein), prendre à droite. J’ai continué tout droit. Un bon bout de temps. Une bonne grosse vingtaine de minutes. Une terrible côte. Je regardais bien derrière : personne. J’ai bien perçu le regard étonné d’un (du!) riverain dans sa cour près de son portail regardant ma plaque de cadre. J’ai retourné la tête dans tous les sens : pas un seul panneau jaune directionnel. Puis une route qui devient chemin. Le béton qui devient gravier. C’est un coup à crever, ce qui est pire que de se perdre. Je mets donc pied à terre. Cette décision responsable me rassure sur moi-même. Enfin, sur ce qu’il me reste de fierté. Les éoliennes vues au loin un peu plus tôt tournent soudain au-dessus de ma tête. S’il me restait assez de cheveux sous le casque, ils auraient flotté. Les éoliennes sont les moulins quichottesques modernes. Je n’ai pas vu de géant. J’avais probablement trop envie de voir des supporters tournant et levant les bras. Je les ai vus. Leur bruit me grondait. Leur souffle bizarrement ne m’a pas poussé. Demi-tour indispensable, à pied, vélo à la main, toujours pour ne pas crever. Evidemment mon téléphone portable était resté dans le coffre de la voiture, sur le parking du départ à Brézillet. Quand je remonte sur la selle, c’est pour descendre en 2 minutes ce que j’ai mis 22 à monter. Premier carrefour je vérifie : toujours aucune pancarte. Deuxième carrefour j’ouvre les yeux grand : toujours aucune pancarte. Troisième carrefour : même chose. Quatrième carrefour : ah, oui, une pancarte jaune. Effectivement je ne l’avais pas vue. Je demande à une petite fille sur le pas de sa porte si elle a vu passer des vélos. Elle me dit oui, mais je n’étais pas certain que le parcours indiqué soit le mien, car, même si je me souvenais que tous les parcours un moment se retrouvaient, je lus « Parcours La Martine », qui est le long parcours, celui de 120 kilomètres, qu’ont choisi Pierre Jacky et Jean André, alors que le mien, la « Rando », faisait 80. Me voyant dubitatif, la petite fille, du haut de ses 4 ans, 5 ans peut-être, me toisa : « Tu sais où c’est chez toi? ». Petit rictus. Que répondre ? Dieppe parce que j’étais dans un état à aller me réfugier dans les bras de ma maman ? Clichy parce que dans ces cas-là on veut ignorer tout le monde et rentrer à la maison ? J’ai finalement lâché, avec l’apparence d’une certitude, « Saint-Brieuc », le lieu du départ, à deux pas de notre camp familial. Un peu plus bas, ô soulagement, je vois sur un virage où attendent – se peut-il qu’il y ait derrière moi encore des coureurs ? – les bénévoles assurant la sécurité et l’orientation, en gilets jaunes. Nouvelle erreur, nouveau tort : poser ma question sur le mode interrogatif négatif. Toujours à vouloir faire les questions et les réponses, toujours à vouloir avoir raison, je me fatigue tellement. « Bonjours Messieurs, je me suis complètement perdu et je me retrouve face à ce panneau ‘La Martine’, mais la ‘Martine’ ce n’est pas le parcours de 80 kilomètres, c’est bien ça, c’est la 120 ? » Fatale question, fatale réponse : « Ah oui, la 120 km c’est pas la même que la 80. Donc le mieux est d’aller tout droit direction Montcontour. » Ce que je fis. C’était évidemment, j’en ai eu la confirmation après, ce qu’il ne fallait pas faire. Il fallait suivre la ‘Martine’. J’aurais suivi la bonne fin de parcours. J’aurais mis plus de temps, avec un handicap, mais j’aurais fini. Là, j’ai fait mes quatre heures de vélo, mais avec un sentiment terrible de les avoir faites pour rien, dans le vide. Beaucoup de départementale pour rentrer, direction Yffiniac, pour aller m’excuser auprès du grand homme dont la fougue et le caractère sur le vélo sont peints, dans le centre de sa commune d’origine, près de son église et de son bar, sur un mur immense. Penché sur ma machine pour essayer de rentrer avant une heure qui serait devenue improbable, je ne me forçais donc pas, tout penaud, pour m’incliner devant l’organisateur. Tiens, un joli vers de René Char me revient : « Ne te courbe que pour aimer. » Ajoutons : « et pour rouler ». Revanche à prendre l’an prochain et fini de rigoler, ce sera l’année du Ventoux.

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