« Le tour de la place »

Gamins, le mercredi après-midi, nous nous retrouvions N. et moi sur « la place », devant les maisons de nos grands-parents respectifs près de Dieppe. Cette « place » n’était pas bien grande, mais elle était tout pour nous. Elle était un monde. Elle avait un passé : « Vos parents, vos oncles et tantes, y jouaient ». Elle vivait un présent : « On se retrouve mercredi prochain sur la place ». Cette « place », l’une des excroissances de la rue Madame René Coty, était un cul de sac, disons de 70 mètres de long, peut-être de 30 mètres de large et à mon avis je vois grand. Sa forme était celle d’un long fer à cheval ou d’une belle tablée en U. autour d’elle, neuf maisons, toutes longées par un trottoir continu entourant « la route ». Celle-ci devait bien s’arrêter 15 mètres avant la maison du fond, de sorte que nous disposions d’une belle aire de jeux. A l’entrée, pour les voitures, un panneau « interdiction de stationner sauf riverains ». Et comment ! Il n’aurait pas fallu qu’on encombre ou, pire, qu’on nous vole notre « place » ! On y jouait au foot, on y faisait du roller, on y jouait au tennis, à la pétanque, et le mercredi, tous les mercredis, parfois le matin, entre 14h00 et le goûter, puis après le goûter et jusqu’à 18h00 quand nos parents venaient nous « chercher », on y passait l’apres-midi « sur nos vélos ». On faisait « le tour de la place ». Un nombre de fois incalculable. Dans tous les sens imaginables. On « sautait » les trottoirs. On prenait les courbes et les virages. On sprintait parfois tout le long de la « place », lorsqu’il n’y avait pas de voiture. Je me souviens avoir pris ma plus grosse gamelle à l’une des ces occasions, lorsque le chat des grands-parents de N. choisit de traverser la route pile au moment où, monté sur les pédales, je plaçais mon accélération. Le pauvre, je lui ai roulé dessus. Et j’ai pris le guidon, dans ma chute, à un endroit douloureux. Je me souviens qu’encouragé par un grand-père pointilleux, N. lavait presque chaque semaine son vélo ; moi je faisais semblant d’aimer laver le mien. Nous avions 6, 8, 10, 12 ans. Nous en avons aujourd’hui 28. Je n’ai pas vu N. depuis 10 ans. Nous ne nous sommes pas appelés depuis 4 ans et je n’ai plus son numéro. Mais je sais que nous restons mutuellement le plus vieil ami que nous ayons l’un et l’autre. J’ai repensé à tous ces moments ce matin. Nous passions le week-end chez les grands-parents de ma femme, en Bretagne. En ce dimanche, je me suis autorisé à sortir mon vélo. Oh, précisément pour ne pas aller bien loin, presque, comme l’enfant que j’étais, pour tourner uniquement autour du « pâté de maison ». Les « grands » mercredis, nous faisions aussi, avec N., le tour du pâté de maisons. Il nous menait même sur deux « places » parallèles à la nôtre, l’une en amont, l’autre en aval de notre rue Madame René Coty. Ce matin, à l’échelle que m’autorise désormais mon âge, je n’ai pas fait beaucoup plus. Le Créach, Plédran, Trégueux, circuit de, quoi, 5 kilomètres tout au plus. Bis. Ter. Puis dans tous les sens. Puis dans tous les ordres. Puis selon toutes les combinaisons existantes, au hasard d’un virage, d’un panneau ou d’une côté inconnue. Le tout, pendant une trentaine de kilomètres, pas plus. J’ai réalisé après coup que je  tournais, 20 ans après, de nouveau, « autour de la place ». J’avais sans doute peur d’aller trop loin. Comme lorsque j’étais enfant, les films que je me racontais dans la tête suffisaient à s’éloigner et à donner le sentiment de la (grande) distance. Ce matin je passais, puis repassais, devant les maisons de mes « belles »-grands-mères. Chaque fois, sans chercher à lutter, je regardais s’il y avait quelqu’un derrière le rideau. Le temps a passé. J’y ai vu ma femme. J’y ai vu ma fille. Il n’était que midi mais, c’était décidé, on ne me gâcherait pas ce moment. Je pouvais, heureux, « rentrer prendre mon goûter ».

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