Alchimie, pâtes de fruits et Charles Péguy

Toute la semaine qui a précédé La Blé d’or j’étais stressé. Toute la semaine qui a suivi ses 98 km j’ai souffert. Dans la voiture du retour, le dimanche après-midi, le dos cassé, j’ai bien cru un instant que je ne remonterai plus jamais sur un vélo. Oh je n’ai pas chuté. Oh je n’ai pas crevé. Cela a simplement roulé très fort. C’était une première. Elle est maintenant derrière. Après repos, récupération et réflexion, il y en aura d’autres, à commencer, fin juin, dans les Côtes d’Armor, par La « Bernard Hinault ».

La Blé d’or. Nicolas Flamel changeait le plomb en or. Pour ma part je n’ai réussi l’expérience qu’avec un sac de farine qui en valait, remis à ceux qui franchissaient la ligne d’arrivée, ma première médaille, mes premières pépites. Les anciens du club de Courbevoie rencontrés quelques jours plus tard, parce que maintenant je suis licencié, c’est officiel et administratif, m’ont avoué que cette alchimie n’était pas nouvelle. Dans les années 1950, les vainqueurs des courses de campagne se voyaient offrir un bœuf, une vache, un veau, un cochon. Dans une France rurale cela valait son pesant d’or. Et quand un Parisien gagnait, tous les agriculteurs et les éleveurs du coin venaient débattre, enchérir et racheter le bestial trophée.

A propos de bestial, une réflexion, un constat : pour les gros et les gourmands, le vélo est définitivement la solution. Sur un vélo, plus c’est dur, plus on mange. Et moins vous êtes bon, plus vous êtes en difficulté, plus on s’inquiète de savoir si vous avez bien et assez mangé. Ce pourrait être fabuleux. C’en est parfois écœurant. J’ai l’impression ce dimanche d’avoir mangé de 6h00 à 15h00 non stop. Petit déjeuner à 6h00 avant de prendre la route. Tranche de quatre-quarts et thé pour se réchauffer à 9h15 une fois arrivé à Lèves, la ville-départ. Pâte de fruits à 10h15 avant de se placer sur la ligne. Pâte de fruits à 11h30 après une première heure de vélo, sous la pluie. Pâte de fruits à 12h30 après une deuxième heure de vélo, sous des rayons de soleil mais avec des bosses. Pâte de fruits à 13h30 après une troisième heure de vélo pour tenir encore les 40 dernières minutes nécessaires. Je n’en pouvais plus. Et du vélo. Et de manger. Sans oublier qu’après la douche, ce fut plateau repas au gymnase. Chips, jambon, œuf, grains de semoule en salade, pain, flan, tout ce qu’il faut et qui va bien. Ill faut être honnête : cela a fait drôlement du bien.

Chartres et sa région nous accueillaient. Une cyclo, c’est un long poème. Les rythmes changent. Il y a des montées. Il y a des descentes. Il y a des décélérations. Il y a des accélérations. Dans le vingt derniers kilomètres, au loin, on aperçoit sa cathédrale, trônant au milieu de « l’océan des blés » cher à Charles Péguy.

Péguy et « La cathédrale de Chartres », précisément :

« Vous nous voyez marcher sur cette route droite,/ Tout poudreux, tout crottés, la pluie entre les dents. / Sur ce large éventail ouvert à tous les vents, / La route nationale est notre porte étroite. »

« D’ici vers vous, ô reine, il n’est plus que la route. / Celle-ci vous regarde, on en a bien fait d’autres. / Vous avez votre gloire et nous avons les nôtres. / Nous l’avons entamée, on la mangera toute. »

« Nous ne sentirons pas ni nos faces raidies, / ni la faim ni la soif ni nos renoncements, / ni nos raides genoux ni nos raisonnements, / Ni dans nos pantalons nos jambes engourdies. » 

Étrange changement de contexte. La capacité d’adaptation de la littérature est épatante, perturbante, infinie.

Dernière pensée pour Michel Bouquet en François Mitterrand, dans « Le Promeneur du Champs de Mars », quand en hélicoptère il survole l’édifice en récitant les vers de ce long poème. J’ai été, sur la route, bien moins léger et aérien.

Je suis évidemment arrivé dans les derniers, mais pas le dernier. Thierry Marie l’ancien vainqueur d’une échappée solitaire et triomphale sur l’étape du Tour de France arrivant au Havre en 1991, qui participait à notre course, a dû arriver bien avant. Les inscrits du grand parcours de 169 km sont arrivés 10 minutes seulement après. Ouf, fantastique, je les ai battus. Et j’ai vécu en équipe quelque chose de très beau. Je le dois à Pierre Jacky et à Jean André. Pour que je tienne et que je termine, ils ont établi de vraies stratégies. Prendre la tête d’un gruppetto, face au vent, et ralentir le rythme. Imaginer des lignes du meilleur grimpeur pour me faire me lever de la selle. Sans oublier la spéciale de Jean André « je chute avec un « triathlète » (ndlr, prononcer avec une intonation a minima légèrement ricanante) pour que le « leader » (ndlr, avec une intonation très amicale et ô combien moqueuse) puisse attendre que je me relève et souffler un peu ». A eux deux (et au triathlète qui ne sait pas « garder sa ligne »), merci. J’ai pu arriver. 3h40. J’ai pu terminer. 27 km/h de moyenne. J’ai pu, de soulagement, de fatigue et de fierté, un peu pleurer.

Photo : Marie Amiot

Mots-clefs :, , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

Pas encore de commentaire.

Laisser un commentaire

Nataliefolan |
Suivrelebasket |
ON-LINE News channel |
Unblog.fr | Créer un blog | Annuaire | Signaler un abus | Tennis1
| Vital Aspects Of Learn Engl...
| Earjerseyqq106